Le gouvernement prépare le budget 2027 et, comme chaque année, la question des niches fiscales refait surface. Une cinquantaine de dispositifs seraient dans le viseur de Bercy, selon les déclarations de la ministre des Comptes publics. Pourtant, aucune liste définitive n’a été publiée. Entre les annonces estivales et les arbitrages de l’automne, la marge est souvent grande. Pour comprendre ce qui peut réellement changer, il faut examiner les dispositifs les plus coûteux, leur utilité économique et les obstacles politiques qui protègent chacun d’entre eux.
Pourquoi la réduction des niches fiscales reste un serpent de mer budgétaire
Chaque été, le scénario se répète. Un rapport pointe le coût des dépenses fiscales, quelques ministres évoquent des suppressions, puis le projet de loi de finances arrive avec des ajustements modestes. « C’est toujours une discussion de juillet-août, un marronnier. In fine, il n’y a pas énormément de remises en cause dans le budget », observe Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l’Épargne. La raison tient à un phénomène bien connu : « Il y a un gros berger allemand dans chaque niche. »
les avantages fiscaux ne sont pas de simples cadeaux accordés à quelques contribuables aisés. Ils financent l’emploi à domicile, les associations, la recherche, le logement locatif ou l’épargne retraite. Toucher à l’un d’eux, c’est s’attaquer à un secteur économique entier et à ses électeurs. D’ailleurs, les dispositifs les plus coûteux sont aussi les plus difficiles à réformer. Un gouvernement qui voudrait dégager plusieurs milliards d’euros d’économies ne peut pas se contenter de supprimer des niches confidentielles à quelques millions d’euros. Il doit viser les gros postes, quitte à déclencher des protestations.
Cette mécanique explique l’éternel retour du sujet. Les dépenses fiscales représentaient environ 90 milliards d’euros par an ces dernières années, soit près de 3,5 % du PIB. Rationaliser ce système reviendrait à repenser l’ensemble de la fiscalité, ce qu’aucun gouvernement n’a réellement entrepris depuis la réforme de 2018. La question n’est donc pas de savoir si des niches vont disparaître, mais lesquelles et à quel prix politique.
Les 23 dispositifs menacés par le projet de budget 2026
l'année 2026 avait déjà donné un avant-goût de la méthode. Le projet de budget, présenté le 14 octobre par le gouvernement, prévoyait de supprimer ou de réformer 23 niches sur les 474 recensées. L’objectif affiché : dégager près de 5 milliards d’euros. Parmi les cibles figuraient des avantages jugés obsolètes ou inefficaces, notamment dans les domaines de la transition énergétique et de l’immobilier. Une logique que le budget 2027 pourrait prolonger, avec un périmètre peut-être plus large.
Les catégories de contribuables concernées sont variées : retraités, personnes en affection de longue durée, familles ou automobilistes. Cette diversité complique la tâche du gouvernement. Chaque mesure de suppression risque de mécontenter une part de l’opinion, à un moment où la pression sur le pouvoir d’achat reste forte. Les annonces de la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, évoquaient une cinquantaine de suppressions. L’arrivée de Sébastien Lecornu à Matignon a toutefois rebattu les cartes. La nouvelle équipe poursuivra-t-elle cette politique d’épuration ?
L’emploi à domicile, la niche fiscale à 7,2 milliards d’euros difficile à toucher
Parmi les candidats régulièrement cités, le crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile arrive en tête. Ce dispositif doit représenter 7,208 milliards d’euros en 2026, ce qui en fait la deuxième dépense fiscale la plus coûteuse, juste derrière le crédit d’impôt recherche. Près de 4,91 millions de ménages en bénéficiaient en 2024, selon les documents budgétaires de l’État. Son poids financier en fait une cible naturelle pour Bercy, mais son assise sociale le rend politiquement délicat à réduire.
Derrière ce crédit d’impôt se cachent des réalités très différentes : la garde d’enfants, l’aide aux personnes âgées dépendantes, les cours de soutien scolaire ou encore les prestations de ménage. « C’est quelque chose d’extrêmement sensible et difficile à remettre en cause », souligne Philippe Crevel. Une réduction trop brutale pourrait aussi favoriser le retour du travail non déclaré, un risque que l’administration fiscale ne peut pas ignorer. Les familles de classes moyennes et supérieures seraient les premières touchées, tout comme les retraités qui financent une aide à domicile avec ce coup de pouce.
Pourtant, l’économiste défend le principe même de cet avantage fiscal. « Lorsque vous êtes une famille et que vous employez quelqu’un pour garder vos enfants, vous êtes un employeur. Pour une entreprise, le salaire constitue une charge déductible. Il n’est donc pas complètement absurde que les particuliers puissent aussi bénéficier d’un avantage », explique-t-il. Une position qui tranche avec le discours général sur les niches des « riches ».
Simulation d’un rabot : jusqu’à 1 200 euros de crédit d’impôt en moins
Prenons un exemple concret. Une famille dépense 12 000 euros par an pour la garde d’enfants et des prestations de ménage, sans aide déduite. Avec les règles actuelles, elle déclare 12 000 euros de dépenses, obtient un crédit d’impôt à 50 %, soit 6 000 euros, et supporte un reste à charge de 6 000 euros.
Si le gouvernement ramenait le taux de 50 % à 40 %, l’avantage tomberait à 4 800 euros. La famille perdrait 1 200 euros par an, avec un reste à charge de 7 200 euros. Une autre piste consisterait à conserver le taux de 50 % mais à réduire le plafond des dépenses éligibles de 12 000 à 10 000 euros. Dans ce scénario, le crédit d’impôt serait plafonné à 5 000 euros, avec une perte de 1 000 euros pour le foyer. Ces chiffres restent des simulations : aucune décision précise n’a été officialisée pour 2027.
L’avantage fiscal conserve une légitimité économique, selon Philippe Crevel : « Comme il y a une activité économique derrière, je suis plutôt favorable à son maintien. » Une position qui pourrait peser dans les arbitrages, même si le coût du dispositif continue d’augmenter chaque année.
Retraités, associations, entreprises : les autres niches dans le viseur de Bercy
Le crédit d’impôt pour l’emploi à domicile n’est pas le seul gros poste menacé. L’abattement de 10 % appliqué aux pensions de retraite soumises à l’impôt sur le revenu revient dans le débat. « Il avait été menacé l’année dernière avant d’être sauvegardé. Cette année, le sujet est de retour », constate Philippe Crevel. Une suppression complète paraît impossible, car elle concernerait des millions de retraités. En revanche, un abaissement du plafond ou un ciblage selon le niveau de pension reste envisageable. Le plafond global des niches fiscales fixé à 10 000 euros pour la majorité des réductions et crédits d’impôt pourrait lui aussi être revu à la baisse, ce qui pénaliserait notamment les familles avec frais de garde et les retraités en perte d’autonomie.
Du côté des transmissions patrimoniales, le Pacte Dutreil constitue une autre cible. Ce mécanisme permet d’exonérer 75 % de la valeur d’une entreprise transmise par donation ou succession. Son coût est évalué à environ 4 milliards d’euros en 2026, ce qui en fait la quatrième dépense fiscale la plus coûteuse. La loi de finances pour 2026 a déjà resserré le dispositif : les actifs non affectés à l’activité professionnelle, comme certains logements ou véhicules de tourisme, ont été exclus. La durée de conservation des titres a aussi été allongée. Une nouvelle réduction pourrait rapporter davantage, mais provoquerait une vive opposition des entreprises familiales, qui y voient un moyen d’éviter de vendre l’outil de travail pour payer les droits de succession.
Assurance-vie, PER, immobilier : ce qui paraît protégé pour l’instant
Toutes les niches ne sont pas logées à la même enseigne. L’assurance-vie semble relativement protégée. « Si l’administration fiscale peut souhaiter remettre en cause certains avantages successoraux, le Trésor n’y est pas forcément favorable, car l’assurance-vie sert à financer le déficit de l’État », explique Philippe Crevel. Même constat pour le plan d’épargne retraite (PER), déjà raboté mais dont l’avantage fiscal reste indispensable pour développer l’épargne de long terme. Dans l’immobilier, la disparition du Pinel a réduit le champ des possibles. Le régime de la location meublée non professionnelle (LMNP) pourrait être étudié, mais « comme l’immobilier est en crise, il est difficile d’y toucher ».
Les dons aux associations, qui bénéficient d’une réduction d’impôt, sont un sujet politiquement sensible. Le monde associatif tout entier dépend de ce mécanisme. Une baisse serait mal perçue. Les produits de défiscalisation financière comme les FCPI ou les Sofica sont en revanche plus faciles à cibler. « Ils ont parfois créé des rentes, surtout pour les gestionnaires et pas nécessairement pour les épargnants », affirme Philippe Crevel. Leur suppression ne rapporterait toutefois pas les milliards espérés.
En résumé, les arbitrages de 2027 devront composer avec une contrainte majeure : supprimer des niches impose de repenser le barème de l'impôt sur le revenu, sous peine d’augmenter la charge fiscale de nombreuses familles. « Si vous supprimez une niche qui coûte deux milliards, un milliard pourrait servir à rétablir les finances publiques et un milliard être redistribué sous la forme d’une baisse du barème. Il faut que ce soit gagnant-gagnant », propose l’économiste. Un scénario ambitieux, qui paraît encore lointain alors que les discussions budgétaires s’engagent dans un climat politique tendu.
Les niches fiscales en chiffres : ce qu’il faut retenir avant le budget 2027
Pour y voir plus clair, voici les principaux postes de dépenses fiscales et leur état de santé dans le débat public :
- 👶 Emploi à domicile : 7,2 milliards d’euros, deuxième niche la plus coûteuse, très utilisée mais sensible.
- 🏢 Pacte Dutreil : environ 4 milliards d’euros, déjà resserré en 2026, cible privilégiée pour de nouvelles économies.
- 👴 Abattement de 10 % sur les retraites : revenu dans le débat, une suppression totale parait difficile politiquement.
- 📉 Plafond global de 10 000 euros : un abaissement pénaliserait les familles et les retraités aidés à domicile.
- 🏦 Assurance-vie et PER : plutôt protégés, car ils financent l’économie et la dette publique.
- 🏡 Immobilier : le Pinel a disparu, le LMNP est ajusté, mais la crise du secteur protège l’existant.
- ❤️ Dons aux associations : politiquement intouchables, sauf à cibler les entreprises.
- 📊 FCPI, Sofica : critiqués pour leurs rentes de gestion, mais faibles rendements budgétaires en cas de suppression.
La liste complète des niches menacées ne sera connue qu’à la présentation du projet de loi de finances. Les annonces estivales ne présagent pas toujours des arbitrages finaux, comme le rappellent les précédents budgétaires. Une certitude demeure : la pression sur les dépenses fiscales ne faiblira pas tant que les comptes publics resteront dans le rouge. Les contribuables les plus avertis prépareront leurs décisions patrimoniales en fonction de ces signaux, sans attendre de fausses certitudes.

Rédacteur en chef diplômé de Sciences Po et d’un mastère patrimoine. Quinze années de journalisme économique. Écrit avec rigueur, pédagogie et sobriété institutionnelle.